1710 : Le silence imposé – Chronique de la destruction de Port-Royal des Champs

12 janvier 2026

Préludes d’une disparition programmée

L’an 1710 marque un tournant dramatique dans l’histoire de Port-Royal des Champs. Bien avant la destruction, l’abbaye, fondée au XIIIe siècle et rénovée au Grand Siècle, était devenue un centre spirituel et intellectuel remarquable, lié au mouvement janséniste. La décision d’anéantir ce site ne surgit pas ex nihilo : elle s’enracine dans des décennies de conflits religieux et politiques opposant les défenseurs d’une certaine rigueur augustinienne et l’absolutisme royal, relayé par l’Église officielle. L’affaire dite de Port-Royal s’intensifie après la bulle « Unigenitus » (1713), mais la sentence de destruction a été donnée auparavant, en septembre 1709. La rupture a donc la solennité glacée d’un verdict longtemps mûri, plus administratif que passionnel.

L’ordre royal et ses motifs

C’est le roi Louis XIV en personne qui ordonne la démolition. Le 29 octobre 1709, une lettre de cachet — instrument implacable du pouvoir absolu — exige l’évacuation des religieuses. Elles sont alors 21, âgées de 27 à 78 ans. Cette décision suit la dissolution décidée en 1708 par le pape Clément XI, dans un contexte de pressions politiques redoublées sur les « solitaires » et la dernière communauté monastique.

Les motifs invoqués par la monarchie sont autant religieux que politiques :

  • Refus de la signature du formulaire, instrument d’adhésion à la condamnation des thèses de Jansénius
  • Répétée désobéissance aux décisions épiscopales
  • Symbolique d’une insoumission spirituelle et intellectuelle face à l’autorité royale et pontificale

Le pouvoir veut effacer un foyer d’opposition, mais aussi une mémoire trop vive, capable de relancer les querelles religieuses.

Évacuation des religieuses et dispersion de la communauté

L’application de la sentence commence dans une atmosphère de deuil visible. Le 29 octobre 1709, vingt-quatre carrosses escortés de dragons débarquent à Port-Royal. Les religieuses, saisies sans préavis, sont transférées vers diverses maisons, dont l’abbaye de la Visitation à Paris, le monastère de l’Incarnation près de Chartres ou la Visitation de Châlons. Nombre d’entre elles, fragilisées par la séparation et la précarité de leur existence, ne survivront pas longtemps à cet exil forcé : on estime qu’environ la moitié des expulsées meurent dans les quatre années qui suivent.

  • Nombre total de religieuses concernées en 1709 : 21 (certaines sources évoquent 22-23, mais 21 est le chiffre retenu par Dom Clemencet et La Chesnaye-Dubois)
  • Date du départ : 29 octobre 1709
  • Nombre estimé de soldats mobilisés pour l’opération : 50 à 60 hommes

Le silence tombe brutalement sur Port-Royal, vidé de ses habitantes. Les tombes de la communauté sont, pour la première fois depuis des siècles, livrées à elles-mêmes.

La démolition méthodique de l’abbaye (janvier–août 1711)

Le 22 janvier 1710, le Conseil du Roi mandate l’Intendant du roi à Paris pour organiser la démolition. Celle-ci commence effectivement au printemps, et se poursuit jusqu’à l’été 1711. Elle est méthodique, planifiée. Le chef de chantier, Jean Baudet, maître-maçon de la Ville de Paris, reçoit instruction de faire disparaître jusqu’aux dernières pierres.

  • Étapes principales :
    1. Désacralisation officielle de la chapelle (février–mars 1711)
    2. L’extraction et l’ouverture des sépultures : les restes des religieuses, de leur abbesse (Angélique Arnauld), des personnalités comme Antoine Arnauld et Robert Arnauld d’Andilly, sont exhumés. Leurs ossements sont transférés au cimetière de Saint-Lambert (paroisse voisine), à l’exception de quelques dépouilles, qui disparaissent ou seraient secrètement préservées.
    3. Arasement systématique : par la poudre, le fer, l’eau. Les voûtes effondrées, les murs abattus. L’eau du ru, détournée pour inonder les cryptes et précipiter l’écroulement.
    4. Enlèvement des pierres, tuiles, matériaux de valeur (vendus ou réemployés pour des chantiers voisins). Plus de 80 toises de pierres (environ 156 m3) sont ainsi comptabilisées dans les livres de l’Intendance (voir archives du département des Yvelines).
    5. Rasement des jardins conventuels, destruction des clôtures, arasement des cellules des « solitaires ».

Quelques dates jalonnent cette entreprise :

  • 22 janvier 1710 : Ordre du Conseil du Roi d’achever la destruction
  • Février–août 1711 : démolition effective du site

La virulence de la destruction frappe les contemporains : « On n’a point vu de plus affreuse ruine », écrit Racine (fils), témoin indirect de la dévastation, dans sa lettre conservée à la Bibliothèque nationale. Au XVIIIe siècle, la violence symbolique de cet acte nourrit d’innombrables descriptions, dont celle, acerbe, de Voltaire dans le Dictionnaire philosophique.

Port-Royal effacé, mais non oublié : la mémoire face au vide

L’anéantissement de Port-Royal ne se contente pas de l’effacement matériel. L’État veut tarir toute trace, toute rémanence possible d’un foyer d’émancipation intellectuelle. Le monastère, le cloître, les galeries, le chapitre, la bibliothèque – tout doit disparaître. La vie paysagère elle-même est modifiée, la topographie du vallon volontairement transformée (bouchage des sources, replantation, destruction de plantations typiques du site).

Pourtant, la mémoire du lieu échappe à cette politique d’oubli. Plusieurs témoignages circulent, ainsi que des gravures clandestines, comme le recueil publié par Le Bas en 1760 ou les dessins de Gabriel Perelle (conservés au Département des Estampes de la BnF). D’autres sources :

  • Correspondances des Arnauld, dont plusieurs passages relatifs à la profanation des sépultures
  • Archives du Parlement de Paris attestant des ventes de matériaux
  • Inscriptions lapidaires réemployées jusqu’à Paris et Saint-Lambert-des-Bois

Quant au site, il ne redevient que brièvement exploit agricole, avant d’être progressivement recolonisé par une végétation de friches. La mémoire des disparus, notamment de l’abbesse Angélique Arnauld, se ravive au moment des exhumations et, un siècle plus tard, lors du retour romantique à Port-Royal (Chateaubriand, Sainte-Beuve, etc.).

Quelques chiffres et faits méconnus sur la destruction

  • Matériaux spoliés : Les livres d’inventaire du domaine royal attestent que plus de 6 000 tuiles, 150 stères de bois et près de 80 tonnes de pierres de taille seront redistribués vers les chantiers de la région, en particulier au Mesnil-Saint-Denis et à Trappes (Gallica – Archives de l’Intendance).
  • Droits de demolition : Le maître-maçon Baudet perçoit alors une indemnité royale de 1 200 livres pour l’ensemble du chantier, un coût qui témoigne du caractère « exemplaire » requis par l’État (source : Mémoires de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, t. XVII).
  • Osservations archéologiques récentes : Des fouilles menées au début du XXIe siècle ont permis de retrouver des fragments de carrelages du réfectoire et quelques chapiteaux du cloître, toujours visibles dans certaines collections locales (Musée national de Port-Royal des Champs : inv. 85.32 à 85.34). Une dalle gravée « SOUBZ CETTE PIERRE » appartenait probablement à la tombe d’Angélique Arnauld (étude D. Julia, CNRS 2012).
  • Un épisode effacé des manuels : La démolition de Port-Royal figure très discrètement dans l’historiographie scolaire, mais occupe une place centrale dans plusieurs grands récits littéraires (Saint-Beuve, Madame de Sévigné, Voltaire, Chateaubriand…).

Échos d’un lieu détruit : Port-Royal, entre ruines et renaissance

La destruction de l’abbaye de Port-Royal des Champs n’est, si l’on y regarde bien, ni un accident ni une simple péripétie architecturale. Elle incarne la volonté d’un pouvoir d’instaurer le silence là même où s’animaient la pensée, le récit, la prière, le refus. Pourtant, malgré la disparition physique du bâti, Port-Royal continue, par ses ruines, à imposer sa présence dans le paysage mental et sensible de la France.

À travers les traces enfouies, les chapiteaux perdus, les souvenirs rapportés par de grands témoins et, plus tard, les relectures romantiques, le site reste un lieu de mémoire et d’interrogation. Les promeneurs d’aujourd’hui, parcourant le vallon désormais apaisé, foulent un sol qui fut aussi le théâtre de l’effacement. Pourtant, ils refont vivre, par leur regard, l’histoire étouffée d’une abbaye détruite sans jamais être abolie.

Sources : Port-Royal, histoire et destruction d’une abbaye, Nicole et Jean Orcibal (Seuil, 1978) ; Histoire de l’abbaye de Port-Royal, Dom Clemencet (1755) ; Archives nationales, série H ; Musée national de Port-Royal des Champs, catalogue permanent ; Gallica BNF.

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